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Depuis que la Cour pénale internationale a inculpé le président soudanais Omar El-Béchir, de nombreux hommes politiques africains ont peint ce que j’appellerais un portrait fallacieux de celle-ci en déformant les faits. Leurs arguments se sont surtout concentrés sur la question de savoir pourquoi la CPI mène ses instructions seulement en Afrique. A mon avis, des responsables politiques comme Jean Ping, président de l’Union africain (UA), et le président béninois Thomas Boni Yayi ont fait preuve d’un manque d’information incompréhensible ou ont délibérément essayé de discréditer la cour pour des raisons politiques et non judiciaires.
Radio-France Internationale (RFI) a récemment cité le président du Bénin qui disait que la CPI « ne cesse de harceler les hommes d’Etat africains, et seulement africains ». Il a aussi demandé si « c’était juste une coïncidence ». Non, M. Yayi, ce n’est pas une coïncidence. Pour la bonne raison que vos collègues de l’Ouganda, de la République démocratique du Congo et de la République Centrafricaine ont volontairement confié leurs procès à la CPI. Ni la CPI ni son procureur ne les ont obligés à quoi que ce soit. Ce sont des nations africaines, et non les USA, le Royaume-Uni ou la France, qui ont confié à la CPI la tâche d’instruire ces procès. Il n’y a rien qui ressemble, même de loin, à du « harcèlement », comme Yayi l’a décrit, dans la manière dont la CPI a exercé sa juridiction dans ces affaires. Le plus intéressant est que le Bénin, en tant que membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU en 2005, a voté en faveur de la résolution qui transférait l’affaire du Darfour à la CPI. La Tanzanie a également soutenu la résolution et si l’Algérie s’est abstenue, elle n’a pas voté contre. Donc en réalité, l’Afrique a encore prouvé qu’elle considérait la CPI comme un organe crédible capable d’instruire le procès du Darfour. Alors, pourquoi la CPI devient-elle soudain une institution occidentale ? J’attends toujours une réponse à cette question. Le président Yayi n’était-il pas au courant de ces faits élémentaires avant de faire ses remarques ? Une fois ces derniers remis en mémoire, comment le citoyen moyen jugera-il ce qu’a dit M. Yayi ? A mon avis, comme de l’hypocrisie. Passons au cas du Ghana qui a déclaré qu’il n’arrêterait pas El-Béchir sur son territoire même si un mandat d’arrêt était lancé contre lui. Le Ghana, qui a ratifié le Statut de Rome, a l’obligation d’exécuter le mandat. En réalité, Accra dit au monde qu’il est en train d’abandonner un traité qu’il a ratifié, et se justifie ainsi : « Parce que, à part notre intérêt propre, des tas de problèmes y sont impliqués, que nous devons prendre en compte. » Qu’est-ce que cela nous apprend sur le Ghana? Que c’est un pays qui ne prend pas au sérieux les traités qu’il ratifie ? Que le Ghana est désireux d’enfreindre ses obligations internationales ? Est-ce là l’image que le Ghana veut donner au monde ? D’un autre côté, quels sont donc ces problèmes que le Ghana doit prendre en considération, et qui sont plus importants que la situation tragique de millions d’Africains au Darfour ? Il est intéressant de comparer la position du Ghana à celle du Sénégal. Le président sénégalais Abdoulaye Wade a clairement indiqué que son pays a des obligations dans le cadre du Statut de Rome et qu’il lui sera par conséquent impossible de recevoir El-Béchir sur son territoire si un mandat est lancé contre lui. Le président sénégalais a noté que malgré sa « solide amitié » avec El-Béchir, il est également « un ardent défenseur des droits humains ». Le président de l’Union africaine Ping a déclaré cette semaine à la BBC qu’il était « injuste » que tous ceux qui jusqu’ici ont été mis en accusation par la CPI soient africains, avant d’ajouter qu’il « n’est pas opposé au droit international ». Je suis toujours frappé par le fait que les hommes politiques africains semblent fermer les yeux sur la réalité suivante : dans toutes les affaires traitées par la CPI, les victimes sont africaines. Elles ne sont pas occidentales, sud-américaines ou australiennes. Par conséquent la CPI travaille pour les Africains, non contre eux. Les questions que je voudrais poser à M. Ping et à tout responsable politique africain avançant les mêmes arguments que lui sont celles-ci : la CPI a-t-elle eu tort de poursuivre l’Armée de résistance du Seigneur ougandaise pour les crimes atroces qu’elle a commis contre la population civile au nord de l’Ouganda ? A-t-elle eu tort de poursuivre les chefs des Forces patriotiques pour la libération du Congo (FPLC) pour avoir enrôlé des enfants congolais de moins de 15 ans pour combattre avec eux ? A-t-elle eu tort de poursuivre le chef du Mouvement de Libération du Congo (MLC) pour avoir torturé et violé des civils en RCA, dont certains ont contracté le SIDA à la suite de cela ? Si Ping répond oui à n’importe laquelle de ces questions, alors ses arguments sont recevables. Sinon, toute attaque contre la CPI sous prétexte qu’il s’agirait d’une « ingérence occidentale » est sans fondement. Les crimes de guerre, le génocide et les crimes contre l’humanité ne sont pas des concepts « occidentaux » et certainement pas anti-africains. En outre, la CPI compte en son sein un nombre non négligeable d’Africains, parmi lesquels le premier vice-président, le procureur adjoint et même le juge qui présidait la chambre d’instruction qui dut examiner les préliminaires du procès El-Béchir. Ce que la plupart des responsables politiques africains ne savent pas, c’est que mener une instruction dans le cadre de la CPI obéit à un processus rigoureux qui doit satisfaire à de nombreux critères, en premier lieu relatifs aux questions de la juridiction et de la gravité des crimes commis. Si les Africains pensent qu’ils ont connaissance, sur un autre continent, d’une situation répondant à toutes les exigences du Statut de Rome, eh bien ils peuvent soumettre une requête au procureur. On verra alors si les nations africaines peuvent légitimement parler de deux poids, deux mesures, à propos de la CPI. Bien qu’ils représentent la majorité des membres de la CPI, les pays africains semblent malheureusement ne pas avoir lu ou compris le Statut de Rome qu’ils ont ratifié. Il paraît donc hautement improbable que les faits ou la raison puissent avoir une influence sur la manière dont les leaders africains voient la CPI. Nombre d’entre eux veulent que celle-ci injecte de la politique dans son travail comme c’est le cas avec la justice dans la plupart des pays africains, Soudan compris. Il est intéressant de noter que le président sud-africain sortant Thabo Mbeki, qui a fortement soutenu El Béchir, vient d’être indirectement accusé par un juge de la Haute Cour d’avoir utilisé son influence politique dans une affaire de corruption contre son rival Jacob Zuma. Je souhaite seulement que Ping et les autres disent franchement pourquoi ils sont opposés à la CPI. En réalité cela n’a rien à voir avec un soi-disant deux poids, deux mesures, ou une quelconque préoccupation concernant la paix au Darfour. A très peu d’exceptions près, aucun de ces dirigeants africains n’a parlé des crimes commis au Darfour ou de la nécessité de traduire leurs auteurs devant la justice. Ainsi, la vie des Darfouris pour lesquels ils prétendent s’inquiéter ne les tracasse guère. Il n’est que trop compréhensible que les Darfouris ne fassent pas confiance aux Africains pour résoudre leur crise, puisqu’ils les considèrent comme partiaux. Ce que j’ai entendu de plus franc chez un dirigeant anti-CPI est la déclaration du président Mbeki, selon laquelle inculper El-Béchir est une mauvaise chose « quelles que soient les réalités avancées ». Je respecte le fait que Mbeki n’ait pas cherché à dissimuler ses positions derrière de grands discours. Pour ma part je pense que beaucoup de dirigeants africains ont peur de la CPI parce qu’ils ont quelque chose à cacher. Ainsi, en défendant El-Béchir c’est eux-mêmes qu’ils protègent. Les seules personnes susceptibles d’avoir peur d’un tribunal sont les criminels ou ceux qui les aident. Il n’existe pas de techniques de « réconciliation » pour résoudre les plaintes des victimes darfouries. Ce n’est qu’un autre nom pour un projet visant à laisser El-Béchir s’en tirer sans rendre de comptes. Même la loi islamique qui, selon Khartoum, est le fondement de sa législation, dit clairement que punir les criminels est nécessaire pour le bien de la société toute entière. Le droit de pardonner, dans l’Islam, n’appartient qu’aux victimes. Dans cette affaire, la population du Darfour a massivement bien accueilli la démarche de la CPI. C’est aux Darfouris de décider comment ils veulent obtenir justice, et non à la Ligue arabe, à l’Union Africaine ou au gouvernement du Soudan.
*L’auteur est journaliste au Sudan Tribune, et peut être contacté à wasiltaha@hotmail.com
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